créatures de rêve lyber

une aventure d’Alys

Lizzie Crowdagger

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table des matières

Chapitre 1

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Lorsqu’Alys entra dans le PMU, tous les regards se tournèrent vers elle. Il faut dire qu’elle attirait l’attention, avec ses longs cheveux blonds, son mètre quatre-vingts, sa petite jupe en treillis noir, ses bas résille et ses rangers aux lacets rouges.

Les regards croisèrent celui de la jeune femme et jugèrent bon de revenir où ils étaient quelques secondes plus tôt, parce qu’elle avait une façon de rendre les coups d’œil qui pouvait laisser des bleus.

Alys se dirigea vers le bar, laissa tomber à terre un gros sac de voyage et s’assit sur un tabouret.

— Vous faites quoi, à bouffer ?

— Pas grand-chose, répondit le barman. Il me reste des sandwiches.

— Un jambon-beurre, alors. Et puis une bière. Et un paquet de clopes.

Le pain était un peu rassis et la bière tout juste buvable, mais ça remplissait l’estomac. Un type à côté d’elle tenta péniblement de la draguer pendant qu’elle avalait son repas, mais elle lui prêta à peine attention, concentrée qu’elle était sur sa tâche.

Ensuite, elle alluma une cigarette avec son Zippo et demanda à la cantonade :

— Dites, ça fait un bail que je ne suis pas venue dans le coin… Pour aller vers Longsil, c’est par où, déjà ?

Pendant quelques secondes, le silence se fit.

— Ne répondez pas tous en même temps.

— Qu’est-ce que vous voulez aller faire là-bas ? demanda quelqu’un. Il n’y a plus personne, à Longsil.

— La ville hantée, ajouta mystérieusement un vieil homme, le regard dans le vide. Il y en a qui n’en sont jamais revenus.

Alys se mit à sourire.

— Il paraît, ouais.

— Vous êtes journaliste, hein ? reprit le premier. Une fouille-merde qui espère pouvoir pondre un article dans un torchon de la capitale en exhumant un passé douloureux ?

La presse avait fait ses choux gras des événements de Longsil : « Catastrophe à Longsil », « Effondrement de la dernière mine d’or de France », et puis, plus récemment, « Une disparition mystérieuse », « Nouvelle disparition à Longsil » – voire « Le nouveau triangle des Bermudes », selon le type de journal.

— En même temps, soupira la jeune femme, quand bien même je serais une chasseuse de fantômes, qu’est-ce que ça peut vous foutre ?

— Je voudrais que vous évitiez d’aller là-bas. Vous n’y trouverez rien de bon.

— Franchement, j’y comptais pas trop. Malheureusement, il paraît que j’y suis née.

•••

Deux heures plus tard, son sac à dos sur les épaules, Alys arrivait enfin à l’embranchement qui menait vers son village natal. Il devait lui rester trois kilomètres à parcourir : grosso-modo, une rivière à traverser et une colline à gravir.

En fait de rivière, il n’y avait plus qu’un ruisseau, et le pont qui l’enjambait paraissait maintenant ridiculement surdimensionné. Des barrières étaient censées en interdire l’accès, mais elles avaient été déplacées. Sur l’une d’entre elles était apposé un panneau « DANGER – Accès interdit ».

Alys l’observa, puis poussa un soupir.

— Il y a toujours des idiots pour ne pas respecter les consignes…

Elle reprit son chemin et, un peu plus loin, vit une voiture arrêtée sur le bas-côté.

À l’intérieur, sur le siège conducteur baissé au maximum, quelqu’un semblait dormir. Elle jura. Il fallait tout de même être le roi des idiots pour s’assoupir dans un bled que tous les ploucs du coin qualifiaient de « ville hantée ».

Elle dévissa l’antenne de la voiture, qu’elle passa entre la vitre et le caoutchouc du joint pour ouvrir la portière, puis s’assit côté passager et vérifia que l’homme qui s’y trouvait vivait encore.

Elle essaya de le secouer un peu pour le réveiller et constata qu’elle n’y parvenait pas.

Elle ne parut pas surprise outre mesure puisqu’elle se contenta de hausser les épaules, de baisser son siège et de fermer les yeux à son tour.

•••

À son réveil, il faisait nuit, il pleuvait des cordes, et l’homme n’était plus là. Elle l’aperçut à la lumière de la pleine lune, à quelques dizaines de mètres, en train de courir vers la voiture.

Trois ombres le poursuivaient en aboyant. Alys se demanda s’il s’agissait bien de chiens ou… d’autre chose.

En tout cas, ils gagnaient du terrain. Alys ouvrit la portière et l’homme plongea à l’intérieur avant de la refermer précipitamment. Un des chiens se cogna contre la carrosserie avec un choc sourd.

— Eh ben, constata la jeune femme, c’était serré.

— Qui vous êtes, vous ? demanda l’homme, haletant et trempé.

— Alys.

— Et qu’est-ce que vous faites là ?

— Pour l’instant, je te sauve la peau. Sacrés molosses, hein ?

— Ouais. Mince, je ne sais pas d’où ils sortent. Il n’y avait personne ce matin. Je crois qu’il vaudrait mieux se tirer d’ici.

Il tourna la clé de contact, mais la voiture n’émit qu’un bruit pathétique avant de caler.

— À mon avis, dit Alys, on est coincés ici.

Elle était obligée de parler fort à cause du bruit de la pluie sur la carrosserie.

Elle se retourna et entreprit de passer entre les deux sièges. Après quelques contorsions, elle atterrit sur la banquette arrière et se mit à fouiller dans le coffre.

— Vous cherchez quoi ?

— Je sais pas. Arrête de me vouvoyer, tu veux ? C’est quoi, ton nom ?

— Stéphane.

— Super !

— Mon prénom ? demanda Stéphane, un brin étonné.

— Non, ça.

Elle lui montra la grosse clé en croix qui servait à changer les roues de voiture. Stéphane, perplexe, se demanda ce qui réjouissait tant Alys, ne voyant pas comment un démonte-pneu pouvait servir à redémarrer un moteur.

Il eut sa réponse lorsqu’elle ouvrit la portière arrière droite et balança un coup de chaussure dans la tête du premier chien, ce qui lui donna assez de temps pour se lever et envoyer un coup de clé dans le suivant.

Stéphane entendit encore quelques coups, suivis de jappements pitoyables venant des molosses qui l’avaient poursuivi. Après quoi, Alys se rassit sur le siège avec un large sourire sur le visage et du sang sur les vêtements.

— Je crois que ces clébards ne nous embêteront plus.

— Euh… ouais, lâcha Stéphane. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

— Toi, je sais pas. Moi, j’ai un truc à régler dans ce bled.

— On devrait peut-être rester ensemble ?

•••

À cause de l’obscurité, et peut-être aussi par prudence, Alys et Stéphane s’approchaient lentement du village. Marcher dans la boue sous des trombes d’eau n’est jamais très agréable, mais Stéphane trouvait que c’était pire avec l’atmosphère oppressante. Il avait essayé de se protéger un peu en prenant un K-way dans la voiture. Alys, elle, se moquait apparemment d’être trempée.

— Je suis venu dans l’après-midi, expliqua le jeune homme. Il n’y avait rien. Je ne vois pas d’où sortent ces chiens.

— Et tu venais faire quoi, ici ?

— Mon frère est mort dans l’accident de la mine, il y a deux ans.

— Et ?

— C’est juste que… je ne sais pas. Je voulais voir comment c’était. J’ai entendu dire que tout était resté comme avant, là-bas. Et toi ?

— Mon psy m’a dit que je devais tuer le père.

— Pardon ?

— Ouais. Il m’a dit : monsieur Vermont, parce que ce connard m’appelle « Monsieur », vous êtes un homosexuel refoulé, selon Lacan et Freud, bla bla bla, vous n’avez pas tué le père. Connard.

— Hum, fit Stéphane sans trop comprendre.

— Parce que ce corps a un pénis, expliqua Alys. Alors il croit qu’il peut m’appeler « Monsieur ».

— Ah. Tu es… transsexuelle ?

— J’imagine, répondit Alys.

Elle essaya piteusement de s’allumer une cigarette – avec la pluie, ce n’était pas une tâche facile.

— Ça, ou je suis une démone enfermée dans ce corps de mortel pathétique, reprit-elle. Peut-être même que je suis les deux en même temps. Ce serait très quantique.

— Quoi ? demanda Stéphane. Une démone ?

— Je suis pas une ange, ça c’est sûr.

— Ah, euh… D’accord. Mais pourquoi tu continues à le voir, ce psy ? S’il t’emmerde tant que ça ?

— Là où j’étais, j’étais obligée de le voir de temps en temps.

— Waouh, lança Stéphane en rigolant. À ta façon de le dire, on croirait que c’était une prison.

— Ouais, répliqua Alys. Eux, ils appelaient ça hôpital psychiatrique, mais ça revient un peu au même, dans les faits.

Stéphane déglutit, réalisa qu’il avait commis une bourde et se demanda comment la rattraper. Il décida de changer de sujet :

— Et ton histoire de père à tuer…

— Je suis amnésique. J’ai appris que mon père vivait dans ce bled.

— Oh, fit le jeune homme. Je vois. Tu essaies de retrouver la mé…

Il ne termina pas sa phrase, car Alys lui avait attrapé le bras pour le forcer à s’arrêter.

— Ne bouge pas avant que je te le dise, chuchota-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde sur l’arbre.

Le jeune homme plissa les yeux et parvint à distinguer, malgré l’obscurité et la pluie, une ombre à forme d’oiseau posée sur une branche. Une sorte de corbeau, peut-être, sauf que c’était plus grand et plus menaçant. La bête se tourna vers lui et le dévisagea avec un regard rouge incandescent.

Stéphane sentit son cœur se glacer d’effroi.

— On va avancer doucement, fit Alys. En suivant le chemin. Si on ne court pas, il ne nous fera pas de mal.

Il fit un petit signe de tête, heureux d’être accompagné par quelqu’un qui s’y connaissait autant en animaux.

Au bout d’une dizaine de mètres, l’oiseau hurla, quitta son perchoir et se jeta sur eux, les serres en avant. Stéphane se protégea le visage avec le bras et ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, le corbeau était en train de s’écraser au sol sans aucune grâce. Il avait rebondi contre la clé démonte-pneu que tenait Alys.

La jeune femme bloqua l’animal en l’écrasant du pied et lui planta son outil dans le crâne avec un sourire vicieux. Stéphane eut envie de vomir.

— Tu avais dit qu’il ne nous attaquerait pas…

— Je ne me souviens pas avoir dit ça.

— Tu as dit qu’il ne nous ferait pas de mal, protesta le jeune homme.

— Ouais. Je n’ai pas dit qu’il n’essaierait pas.

•••

Ils finirent par arriver au village, sains et saufs quoique complètement trempés.

— À partir de maintenant, chuchota Alys, il vaudrait mieux éviter de faire du bruit. On a de la chance qu’il pleuve.

— Pourquoi ? demanda Stéphane. Il n’y a plus personne. Le village est interdit d’accès à cause des risques d’effondrements.

— C’est ça. Suis-moi. Et silence.

Stéphane obéit. Il ne comprenait pas la paranoïa d’Alys, mais il n’avait aucune envie de rester seul dans les parages ; surtout que c’était elle qui avait la clé en croix, et qui était capable de s’en servir.

Alys avait l’air de savoir où elle allait. Elle s’arrêta bientôt devant un bâtiment de quelques étages dont le rez-de-chaussée avait brûlé. Une moitié de porte en bois, noircie par le feu, bloquait encore l’entrée. Alys essaya de la pousser doucement, mais elle s’ouvrit dans un grincement bruyant.

La jeune femme grimaça.

— Merde, chuchota-t-elle. Tout a brûlé.

— On est où ?

— C’était le syndicat des mineurs.

— Comment tu sais ça ? Tu n’es pas censée être amnésique ?

Alys lui jeta un regard mauvais. Visiblement, ce n’était pas le genre de questions qu’on posait à quelqu’un qui avait perdu la mémoire.

— Je me suis un peu renseignée avant. Viens, on monte au premier. Ici, on peut nous voir de la rue.

Stéphane la suivit à travers les détritus qui jonchaient le sol, content d’être enfin au sec. Des escaliers en pierre léchés par les flammes leur permirent d’accéder au premier étage. Stéphane constata qu’une simple porte séparait ensuite le local syndical d’un logement ordinaire.

À part quelques traces de brûlé dans l’entrée, l’endroit semblait intact.

— On peut parler normalement, maintenant ? s’impatienta Stéphane après qu’Alys eut refermé la porte.

— Je pense, oui. Viens, on monte, on verra mieux de là-haut. Et n’allume pas la lumière.

Alys le conduisit jusqu’à une chambre exiguë sous les toits. Elle s’agenouilla à côté de la fenêtre et lui fit signe de l’imiter.

— Tu vois l’église, là-bas ?

— Oui.

Elle était au bout de la rue, à une centaine de mètres de la maison, peut-être un peu plus.

— Tu vois la lumière ?

Stéphane dut se concentrer pour apercevoir la faible lueur qui filtrait du vitrail, mais il finit par acquiescer.

— Alors, il n’y a personne, hein ?

— Mais tout à l’heure…

— Tout à l’heure, tu n’es pas venu ici.

— Je suis allé à l’église, je n’ai…

— Pas tout à fait cette église.

— Quoi ?

Stéphane ne comprenait pas. Alys soupira et chercha ses mots quelques instants.

— Tu es allé faire un tour au village. Et ensuite, tu t’es endormi dans la voiture, n’est-ce pas ?

— Oui. Je me suis réveillé et j’ai voulu y retourner pour aller chercher…

— Non. Tu ne t’es pas réveillé.

Stéphane fronça les sourcils.

— Tu veux dire qu’on est dans un rêve ?

— Plus ou moins.

— Alors, je vais me réveiller ?

— Ouais. Il vaut mieux que tu croies ça.

— Écoute, je… protesta le jeune homme. Ça ne tient pas debout. Mais tu as raison, c’est flippant, cette ambiance.

Alys haussa les épaules, manifestement peu flippée.

— Je ne sais pas. Moi je trouve ça assez excitant, les ombres qui rôdent, la pluie qui tombe, et nous, à l’intérieur, finalement relativement protégés…

Alys approcha son visage de Stéphane et posa les mains sur son cou. Il allait dire quelque chose, mais il perdit connaissance.

•••

Elle le rattrapa avant qu’il ne tombe et le traîna jusqu’au lit.

— Je te dirais bien de faire de beaux rêves, lâcha-t-elle, mais il vaudrait peut-être mieux que tu te réveilles de celui-là d’abord.

Elle redescendit les escaliers et sortit de la maison. Il lui fallut quelques fractions de seconde pour se réhabituer à la pluie glaciale. Son truc, c’était d’imaginer qu’il faisait beau et chaud. Ce n’était qu’à moitié efficace, mais un peu de stoïcisme permettait de compléter le tour.

Elle fit une dizaine de mètres, tourna au coin de la rue et poussa jusqu’à la maison de Bernard. C’était un chasseur, alors il devait bien y avoir un fusil chez lui. Et puis, il était sorti vivant de l’accident de la mine : il y avait donc peu de chances de tomber sur lui.

Trouver le fusil dans la maison ne fut pas bien difficile, car il était exposé sur le mur du salon, à côté d’une tête de cerf empaillée très kitche. Il fallut en revanche une dizaine de minutes à Alys pour mettre la main sur des munitions, dans le tiroir d’une vieille commode. Ensuite, elle repartit à pas rapides vers le local syndical.

Alors qu’elle allait tourner au coin de la rue, quelqu’un l’attrapa vigoureusement par les épaules et la plaqua face au mur, une main sur la bouche.

Alys entendit des bruits de pas et vit trois ombres passer à côté d’elle.

Puis l’étreinte se desserra, et elle put se retourner. Devant elle se tenait une jeune femme, aux yeux verts brillants et aux cheveux longs, noirs et, surtout, manifestement secs malgré la pluie torrentielle.

— Tu n’es pas réelle, hein ? constata Alys.

— Tsss. Réelle, pas réelle, ce n’est pas la peine d’être si normative.

•••

Une fois rentrées et installées dans une chambre au chaud, Alys se présenta :

— Je m’appelle Alys. En ce moment, en tout cas. Je vais peut-être garder ce prénom, il me plaît bien.

— Laura. C’est pas non plus mon vrai nom, mais l’original est imprononçable.

— Et qu’est-ce que tu viens faire là ?

— Je te sens un peu agressive.

Alys aussi se sentait un peu contrariée. En plus d’avoir un boulet dans les pattes, cette rencontre impromptue risquait de perturber ses plans.

Pour autant qu’elle ait jamais eu de plans.

— Pourtant, reprit Laura, si tu y réfléchis, on devrait s’entendre. On est là pour la même chose, non ?

— Je ne sais pas. Tu es là pour quoi ?

— Mon travail, c’est de faire en sorte que les choses ne se passent pas trop mal quand les rêves et la réalité se chevauchent. Dans la mythologie grecque, on nous appelait les oneiroi.

— Hum, fit Alys.

— Tu auras remarqué, je suppose, que cette ville est coincée quelque part entre la vie et la mort, dans une sorte de cauchemar.

— Des gens ont disparu, ajouta Alys. Ou ne se sont pas réveillés.

Il y eut un moment de silence. Laura paraissait réfléchir et Alys ne l’interrompit pas. À la place, elle retira ses chaussures et son tee-shirt trempé.

— J’ai vite compris que la source de ce cauchemar se trouvait dans la mine. Nous, les rêves, on sent ce genre de choses.

— C’était pas très dur à deviner. C’est depuis l’accident de la mine que le village est désaffecté.

— De là où je suis, expliqua Laura, je ne peux pas vraiment le savoir. En tout cas, j’ai essayé d’y aller, seulement il y a quelque chose, ou quelqu’un, qui m’empêche d’approcher. Quelque chose ou quelqu’un qui arrive à se protéger des rêves… Et au final, je ne suis que ça.

— Pas grave, fit Alys en allumant une cigarette avec son Zippo. Moi, je ne suis pas un rêve.

— Tu serais prête à y aller ? Je n’ai aucune idée de ce qu’il y aura dessous…

— Je n’ai pas peur des rêves.

•••

Stéphane mit un certain temps à émerger de son sommeil et plus encore à se lever. Seul son affreux mal de crâne le motiva suffisamment pour s’extraire du lit et chercher de l’aspirine.

Il tituba dans les escaliers, s’appuya lourdement sur la rampe, et aperçut un pied nu d’Alys par l’entrebâillement d’une porte. Il poussa le battant et réalisa qu’elle n’était pas seule.

La jeune femme aux cheveux sombres qui se tenait à côté d’elle semblait assoupie.

— Hum, fit Stéphane. Désolé.

— ’lut. Bien dormi ?

— Euh… Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Alys se gratta les cheveux et arbora un sourire légèrement gêné.

— Oh. Je t’ai mis K.O. Je pensais que tu te réveillerais.

— Hein ?

— Grumpf, fit Laura en se retournant.

La jeune femme mit un oreiller sur sa tête en maugréant.

— Je veux dire, reprit Alys, te réveiller dans le monde réel. Mais apparemment, tu es toujours là.

— Euh, fit Stéphane en décidant de ne plus chercher à comprendre. Ouais. C’est qui, au fait ?

— Elle s’appelle Laura. C’est une flic onirique.

— Chui pas flic, marmonna l’oneiroi.

— Elle va nous filer un coup de main pour sortir de ce cauchemar.

— Je ne sais pas de quoi tu parles…

Alys soupira et lui jeta un regard las.

— Tu vas vraiment être le boulet de service, hein ?

•••

Stéphane sentait que le gramme de paracétamol que lui avait donné Alys commençait à faire effet. Le fait de prendre une douche aidait peut-être aussi.

Il avait été surpris, puis enchanté, de voir que cette maison abandonnée depuis des années avait encore de l’eau chaude. Mais il ne chercha pas à étudier en détail le fonctionnement de l’installation, préférant se demander dans quel pétrin il s’était fourré.

D’abord, il y avait eu Alys. Ensuite cette Laura. Qui était-elle donc ? D’où sortait-elle ? Et pourquoi l’autre, qui lui avait fait tous ces sermons paranoïaques, avait ramené dans leur abri la première fille qu’elle avait croisée ?

En tout cas, songea Stéphane, ces deux nanas n’avaient pas tort. C’était un vrai cauchemar.

•••

Le jeune homme retrouva les deux femmes dans le salon. Elles étaient assises sur un canapé percé et mangeaient des biscottes, sans doute périmées depuis bien longtemps.

Stéphane inspira un grand coup et exposa le plan qu’il avait préparé devant le miroir :

— Je pense qu’il faudrait retourner à la voiture. Même si on n’arrive pas à la faire redémarrer, on n’aura qu’à marcher jusqu’à la départementale. Il y aura bien quelqu’un pour nous prendre en stop après…

La proposition n’avait pas l’air d’enchanter Alys.

— Non, répliqua-t-elle simplement. On va aller faire un tour à la mine.

— Quoi ?

Chapitre 2

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Stéphane grelottait de froid. Il trouvait un peu injuste d’être le seul à souffrir des seaux d’eau qui leur tombaient dessus. Alys ne cherchait même pas à éviter les flaques ; quant à Laura, elle était toujours parfaitement sèche, ce qui n’aurait tout simplement pas dû être possible.

Il avait hérité de la clé en croix, « pour pouvoir se défendre en cas d’attaque », tandis qu’Alys portait le fusil sur l’épaule. Comme s’ils allaient à une étrange partie de chasse.

— Écoutez, fit Stéphane. La mine a été détruite il y a deux ans, dans l’accident. Ça ne sert à rien de…

— Si.

— Tout s’est effondré.

— Dans la réalité, oui, répliqua Alys. Pas ici.

Stéphane soupira et se demanda si c’était la jeune femme qui était folle ou si c’était lui.

— C’est normal de trouver ça bizarre, le réconforta Laura en posant une main sur son épaule. La plupart du temps, les rêves sont moins… réalistes.

— Mouais, grommela le jeune homme, toujours pas convaincu.

— Et accessoirement, ajouta-t-elle sur un ton joyeux, la plupart du temps, on ne risque pas de ne jamais s’en réveiller.

•••

— On est arrivés, expliqua Laura.

Stéphane s’approcha du rocher qui leur bouchait la vue. Alys avait insisté pour qu’ils fassent un détour et, cette fois-ci, il n’avait pas protesté.

— Oh, oh, chuchota Stéphane.

En contrebas, la mine était toujours là, et des rails s’engouffraient dans l’entrée. La veille, pourtant, il avait vu de ses propres yeux l’éboulement qui bloquait la voie.

C’était à n’y rien comprendre.

— Tu vois, murmura Alys en se plaçant à côté de lui.

— Je vois, répliqua Stéphane, lugubre.

— Et ça, vous le voyez ? demanda Laura.

Elle tendait un doigt vers l’entrée de la grotte. Un chariot en sortait, poussé sur les rails par deux hommes en habits de mineurs : ils portaient une vieille tenue bleue noircie par la terre et un casque muni d’une lampe.

— Bon, fit Laura. Je ne pourrai pas m’approcher beaucoup plus de la mine. Vous allez devoir vous débrouiller sans moi à partir de maintenant.

— Mais comment on peut entrer ? demanda Stéphane tandis que les mineurs continuaient à pousser leur wagonnet. S’il ne faut pas qu’on se fasse remarquer…

Et il ne tenait pas à se faire remarquer. Il y avait quelque chose d’inhumain chez ces hommes au regard vide, presque mort.

— Ben, fit Alys en attrapant son fusil, il y a une technique plutôt rodée pour ce genre de cas, non ?

Stéphane regarda la jeune femme sortir de leur cachette et se diriger d’un pas nonchalant vers les deux mineurs.

— Oh non, souffla-t-il.

— Remarque, ça pourrait marcher, commenta Laura. C’est dans les vieux pots…

— J’y crois pas, coupa Stéphane. Elle…

Coup sur coup, Alys venait d’assommer les deux hommes avec la crosse de son arme. Elle entreprit de les déshabiller et enfila une tenue bleue. Elle conserva néanmoins ses rangers aux lacets rouges : dans l’obscurité de la mine, personne ne les remarquerait.

— Alors, tu viens ? lança-t-elle à Stéphane.

•••

— Bon, fit Laura, il faut que vous trouviez ce qui est à l’origine de ce cauchemar…

— … et qu’on le détruise, compléta Alys. Pas compliqué.

— Faites gaffe. Quand ce sera fait, sortez vite.

— Ouais, fit la jeune femme en dissimulant son fusil à l’intérieur du chariot. Je ne comptais pas m’éterniser, de toute façon.

Elle jeta un coup d’œil à Stéphane, qui terminait de s’habiller.

— Il devrait peut-être plutôt rester avec toi, non ? chuchota-t-elle. Je peux toujours l’« endormir »…

— Non, coupa Laura en secouant la tête. Il faut qu’il aille jusqu’au bout. C’est aussi son rêve, maintenant.

Alys n’était pas très convaincue, mais elle se tourna tout de même vers le jeune homme.

— Tu es prêt ?

— Autant qu’on puisse l’être, bredouilla-t-il.

— Bon, alors on y va.

Lorsqu’il pénétra dans la mine, ses yeux mirent un peu de temps à s’adapter à l’obscurité. Au moins, il n’y avait plus de pluie. Il chuchota à sa coéquipière :

— Au fait, tu as un plan ?

— Ouais. On suit les rails.

•••

Alys et Stéphane avançaient depuis quelques minutes lorsqu’ils tombèrent sur un chariot qui se dirigeait vers l’entrée. Ils baissèrent la tête en croisant les doigts pour que les deux mineurs ne leur adressent pas la parole.

Ils n’avaient pas vraiment l’air d’être en état de parler, songea Alys. Sur une échelle de la vie et de la mort, avec tout en haut le jeune humain en bonne santé et tout en bas le squelette décomposé, ils étaient peut-être légèrement au-dessus des zombies. Et encore : dans les derniers films du genre, les zombies étaient un peu moins crétins.

— Bon. Jusqu’ici, tout va bien.

Dans ce qui ressemblait à un rêve de série B, c’était à peu près aussi malin que d’annoncer qu’on était à deux jours de la retraite quand on s’apprêtait à désamorcer une bombe.

— Eh, toi ! lança une voix qui venait de sa gauche.

Alys ne se tourna pas, espérant que, par miracle, l’homme s’adressait à quelqu’un d’autre.

— Toi ! répéta-t-il. Viens voir par ici.

— Moi ? demanda enfin Alys, toujours sans montrer son visage.

— Oui, toi.

Elle obéit à contrecœur et s’approcha de lui. Il n’avait pas la peau décharnée, un œil sans orbite ni même un teint spécialement livide, mais l’ensemble lui donnait tout de même un air de cadavre ambulant. Alys n’avait jamais lu Aristote, mais elle trouva que le tout était plus mort que l’ensemble des parties.

— Je ne t’avais pas demandé de me ramener… commença l’homme d’une voix traînante. Hé, mais ?

Avec une rapidité surprenante vu son apathie quelques secondes plus tôt, le contremaître attrapa Alys par le col et l’envoya contre un mur situé sur sa droite. Son casque tomba au sol, dévoilant ses cheveux blonds.

— Une femme ? s’étonna l’homme.

Sans chercher à comprendre, il commença à l’étrangler avec une force surhumaine. Alors qu’elle se demandait comment sortir de ce mauvais pas, le contremaître s’effondra. À sa place se tenait Stéphane avec la clé démonte-pneu.

— Bien joué, fit simplement Alys.

— J’ai eu une bonne prof.

— Tu sais, je crois qu’on ne va pas passer inaperçus longtemps.

Elle attrapa le fusil dans leur chariot.

— Du coup, on devrait peut-être passer au plan B ?

— Il y avait un plan A ?

— Non, admit Alys. Donc, j’allais proposer qu’on fonce vers le Boss.

— Le Boss ? protesta Stéphane. On n’est pas dans un jeu.

— Le patron, quoi. Mon père.

•••

— Écoute, fit un Stéphane essoufflé tandis qu’ils cavalaient dans le couloir. Ça me… paraît quand même…

Il ne termina pas sa phrase, apercevant un mineur quelques mètres plus loin. L’homme devait les avoir entendus, car il commençait à se retourner lentement vers eux.

Lorsqu’il eut terminé sa manœuvre, il se retrouva nez à nez avec les deux canons du fusil d’Alys.

— À ta place, murmura cette dernière, je ne ferais pas trop de bruit.

— Heu- eur ?

— J’ai juste une question à te poser. Si t’es capable de répondre. Où est votre patron ?

Le mineur eut l’air de se concentrer horriblement pour essayer de comprendre la question, puis il arbora un sourire joyeux.

— Derre… heuurr… vous…

Alys et Stéphane se retournèrent à l’unisson. Une dizaine de mineurs se tenaient derrière eux. Et puis, surtout, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être soixante, dont le superbe costume noir contrastait terriblement avec les vêtements sales et usés de ses employés.

— Mathieu, Mathieu, Mathieu… lâcha celui qui ne pouvait être que Vermont. Je suis heureux que mon fils daigne passer me voir après toutes ces années, mais tout de même.

Alys leva le fusil vers son père d’une seule main et lui lança un sourire malveillant.

— Je ne suis pas ton fils.

Ensuite, elle tira. La tête de Vermont partit en arrière. Du sang gicla par terre.

Le corps ne s’écroula pas. Au lieu de ça, lentement, le patron de la mine ramena la tête en avant. Il avait un trou rouge en plein milieu du front, mais il souriait comme si de rien n’était.

— Allons, allons. Tu croyais vraiment que ce serait si facile ?

— Ben, je dois dire que j’espérais un peu.

•••

Vermont claqua des doigts et Alys comme Stéphane furent désarmés et immobilisés en quelques secondes, les bras solidement maintenus.

Vermont s’approcha d’Alys, ses chaussures brillantes grinçant sur le sol, puis il fit signe à ses hommes de la lâcher et lui décocha un coup de poing qui l’envoya au sol.

— Que tu abandonnes ta famille, c’est déjà méprisable, lâcha-t-il.

Deux mineurs relevèrent Alys et l’immobilisèrent à nouveau.

— Que tu te travestisses, c’est juste… ridicule, continua-t-il. Mais que tu viennes gâcher mon rêve…

— Ton rêve ? répliqua Alys. « Cauchemar » serait plus approprié.

— Et puis quoi ? soupira le quinquagénaire. C’était la seule façon de sauver la mine…

Il haussa les épaules et s’approcha d’un mineur. L’homme s’inclina respectueusement et sortit un couteau imposant de sa veste bleue.

— Sans la mine, continua Vermont en revenant vers Alys, il n’y avait plus de village. Mais ça, évidemment, tu t’en fous. Enfin, peu importe…

Il écarta la veste d’Alys et fit glisser le couteau sur son tee-shirt. Elle baissa la tête pour suivre le parcours de la lame, montrant plus de curiosité que de crainte.

— Tu sais, reprit le quinquagénaire, voir que son fils a des seins… Quelle humiliation, pour un père.

Alys leva les yeux au ciel, manifestement peu touchée par la remarque.

— Mais ça n’a plus d’importance maintenant, reprit son père. Tu as raison, tu n’es plus mon fils.

Il lui planta le couteau en plein cœur. Alys gémit un peu, sans hurler, tandis qu’un filet de sang coulait de sa bouche.

— Il n’y a pas que notre histoire personnelle, tu sais. Ce… cauchemar, comme tu dis, a besoin de sang neuf.

Mais Alys restait debout. Vermont lui jeta un regard surpris. Elle lui envoya un coup de tête qui le fit vaciller.

Stéphane profita de la diversion pour se dégager d’un coup de coude et plongea sur le fusil.

Vermont essaya d’intervenir, mais reçut un coup de pied dans l’estomac et tomba sur le dos. Alys s’assit sur sa cage thoracique pendant que Stéphane tenait les mineurs en respect.

— Quoi ? demanda-t-elle avec un sourire mauvais. Tu croyais que tu étais le seul à pouvoir plier un peu les lois de la physique dans les rêves ? Crétin.

Elle retira le couteau de sa poitrine, envoyant un peu de sang sur le visage de son père.

— Tu pensais tirer avantage de ce rêve, hein ? Assouvir ton appétit pour l’or, ta soif de pouvoir…

— C’était le village, qui comptait…

— Ben voyons. Tu as vu la gueule du village ?

Elle planta le couteau dans la gorge de Vermont, qui fit de drôles de gargouillis avant de remuer les lèvres sans bruit. Le couteau avait réussi à le faire taire, mais ce n’était pas suffisant pour l’achever.

— La prochaine fois, râla Alys, je prendrai une putain de tronçonneuse. Tu permets ?

Elle s’était approchée de Stéphane, et lui prit le fusil des mains.

— Tu fais quoi ? protesta ce dernier. C’est ton père, tout de même !

— Non, répliqua Alys sur un ton léger. J’ai menti. Le vrai Mathieu Vermont est mort. Je ne suis pas lui. Je ne suis pas amnésique non plus. Les fantômes, par contre, ont tendance à avoir mauvaise mémoire. Pratique, si tu sais en profiter.

En parlant, elle avait rechargé le fusil. Elle tira sur Vermont, espérant qu’il aurait enfin le bon goût de passer à trépas.

— Pourquoi ? demanda Stéphane.

— Tout ça, c’est un rêve, répliqua Alys. Ça marche à base d’histoires. Tu commences à rajouter les tiennes en loucedé, et c’est toi qui finis par écrire le scénario.

Vermont bougeait encore malgré une tête méconnaissable, et Alys poussa un soupir d’agacement. Elle s’apprêtait à tirer une nouvelle fois, mais s’arrêta dans son élan et fronça les sourcils.

— Ce qui me fait penser…

Alys rendit le fusil à Stéphane et se dirigea vers un chariot couvert par une bâche. Les autres mineurs la regardèrent faire sans broncher. Vermont, lui, commençait à se relever.

— Ah ! fit Alys en écartant la bâche. Ça, ça marchera peut-être mieux.

Elle se pencha au-dessus du chariot et en sortit un bidon d’essence, qu’elle montra à Stéphane avec un air ravi.

•••

— Arrête-la ! cria quelqu’un. Elle va tous nous tuer.

Stéphane se figea. C’était un mineur qui avait parlé. Il le reconnaissait. C’était son frère.

— Antoine ? demanda-t-il, incrédule.

Alys, qui avait mis un pied sur Vermont pour l’immobiliser, se tourna vers lui et fronça les sourcils.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Arrête-la, répéta Antoine. Elle va me tuer. Tu ne peux pas la laisser faire !

Stéphane braqua son fusil sur la jeune femme.

— Wow, fit Alys. Ça va pas ou quoi ?

Elle posa le jerrican en signe d’apaisement.

— Tue-la, ordonna Antoine.

— Tais-toi ! cria Stéphane.

Alys eut une petite grimace d’incompréhension.

— C’est à moi que tu parles ? demanda-t-elle.

— Tue-la, répéta Antoine. Si tu veux me sauver, tue-la !

Stéphane mit un doigt sur la détente mais ses mains commencèrent à trembler. Est-ce que c’était vraiment Antoine ? Est-ce qu’il pouvait lui faire confiance ? Mais c’était son frère : il était sans doute plus digne de foi qu’une fille qu’il avait rencontrée la veille.

Alys le regarda d’un air songeur, puis elle se mit à sourire.

— Non, tu ne me parlais pas. Tu entends quelqu’un que je n’entends pas, hein ? Laisse-moi deviner : ton frangin ?

— Tue-la ! fit Antoine. Tue-la, tue-la, tue-la !

— Tais-toi ! hurla Stéphane.

— Tu réalises qu’il est mort ? reprit Alys. Ce n’est pas lui. C’est juste ce putain de cauchemar qui essaie de se servir de toi.

— Sauve-moi ! hurla Antoine. Tue-la !

Stéphane prit une inspiration et appuya sur la détente. Le coup de feu résonna un moment dans la mine.

Antoine s’écroula.

— Bon choix, commenta Alys. Ne le prends pas mal, mais pendant une seconde j’ai vraiment cru que t’allais faire une connerie.

•••

Alys alluma une cigarette, puis regarda le corps de Vermont qu’elle avait aspergé d’essence. Il n’avait plus bougé depuis un moment, mais elle préférait être sûre. Elle lança donc son Zippo allumé vers la flaque de combustible.

Il y eut un grondement sourd. Stéphane sentit la terre vibrer.

— Je pense qu’il est temps de rentrer, commenta Alys en détournant ses yeux des flammes.

Ils avancèrent une dizaine de mètres, croisant quelques mineurs complètement immobiles.

— Si rien de ce que tu as dit n’est vrai, demanda Stéphane, pourquoi être venue ?

— Je lui avais promis. À Mathieu, je veux dire. Enfin, son fantôme. Et puis…

Mais Stéphane ne l’écoutait plus. Il avait sorti une photographie de son frère qu’il regardait d’un air triste.

Alys aimait autant ne pas avoir à finir son explication. La vérité, c’était qu’un mort lui avait raconté une histoire et qu’elle avait voulu voir le fond de la chose.

Pas par bonté d’âme. Pas par quête de la vérité. Pas pour apaiser une âme en peine. Uniquement parce qu’elle s’ennuyait, qu’elle n’avait rien de mieux à faire et qu’une ville fantôme, avec une mine, ça lui avait semblé intéressant.

Elle posa sa main sur l’épaule de Stéphane.

— Ce n’était pas lui, tu sais. Ton frère est mort depuis longtemps.

Stéphane se tourna vers elle. Il avait les larmes aux yeux.

— Je suis désolée, fit Alys. Mais il faut qu’on y aille.

Épilogue

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Alys fut un peu déçue. Ils auraient dû s’échapper de la mine de justesse, suivis par des effondrements apocalyptiques. Mais il n’y eut rien de tout ça : la terre trembla à peine, et ils purent atteindre la sortie sans encombre et sans trop se presser. Dehors, Laura les attendait, assise sur un rocher.

Stéphane s’écarta, la photo de son frère toujours à la main, et se remit à pleurer. Alys ne le suivit pas : il voulait sans doute qu’on lui foute la paix.

— Bravo, fit Laura sans se préoccuper du jeune homme. Tu t’en es bien sortie.

— Je suppose, répondit Alys. Mais, et lui ? Il a dû tuer son frère.

La jeune femme onirique haussa les épaules.

— Ce n’était pas vraiment son frère.

— Je sais bien. C’est pas pour ça que c’est simple à vivre. Enfin, le bon côté, j’imagine, c’est qu’il ne s’en souviendra probablement pas en se réveillant.

Laura regarda Stéphane, qui pleurait toujours.

— Peut-être que son subconscient, si. C’est une façon de tourner la page. Métaphoriquement parlant. En le tuant dans son rêve, c’est comme s’il acceptait de le laisser partir. Une merde dans le genre, en tout cas.

— T’es psy, maintenant ?

— Non. Je passe ma vie dans les rêves, mais je ne suis pas très douée pour les analyser.

Alys secoua la tête.

— Pour une créature mythologique ou onirique ou je ne sais quoi, tu ne sers pas à grand-chose.

— Normal, répliqua Laura. Ce sont des rêves d’humains, pas les miens. Ce serait malvenu d’en être la protagoniste, pas vrai ? Et puis t’as l’air douée en manipulation onirique, t’avais pas besoin d’aide. Tu sais quoi ? Tu ferais une bonne oneiroi. Je pourrais te pistonner quand tu mourras.

Alys lâcha un soupir.

— Ça ira, merci.

Elle regarda la mine, qui commençait enfin à s’écrouler. Vraiment pas aussi impressionnant que ce qu’elle s’était imaginé.

— On dirait que ça se termine, commenta Laura.

— Ouais.

— À une prochaine, peut-être.

•••

Alys ouvrit les yeux. Elle écarta une mèche de cheveux qui lui était tombée sur la bouche. À côté d’elle, Stéphane bâilla. Puis il tourna la tête vers elle, surpris.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Arrête de me vouvoyer, répondit simplement Alys.

Stéphane haussa les épaules : si la jeune femme avait passé la nuit à dormir dans sa voiture, il était peu probable qu’elle soit dangereuse.

— C’est drôle, dit-il. Je sais que j’ai fait un rêve bizarre, mais je n’arrive pas à m’en souvenir.

Alys sortit une cigarette, parce que c’était ce qu’elle faisait en général quand elle se réveillait.

— Bah, fit Stéphane. Ce n’était qu’un rêve.

Alys chercha le Zippo dans sa poche, et réalisa avec dépit que son briquet n’était plus là.

— Ouais, soupira-t-elle. Juste un rêve. T’aurais pas du feu ?

ISBN (lyber) : 979-10-92903-11-9

Dans nos histoires, 2021
Creative Commons Lizzie Crowdagger, CC-BY-SA 4.0